Publié par : shifou | octobre 11, 2010

Retraites à vau-l’eau et vies par défaut, ce n’est pas une société capitalisée qu’il nous faut !

Comme Jospin qui, répon­dant au mou­ve­ment des chômeurs de fin 1997 début 1998, pro­cla­mait que la société doit être fondée sur le tra­vail et non pas sur l’assis­tance, Sarkozy, Fillon et le medef nous disent aujourd’hui qu’il faudra tra­vailler plus puis­que nous vivrons plus long­temps. Comment affir­mer plus clai­re­ment que le système de retraite n’est viable que tant que les indi­vi­dus n’en pro­fi­tent pas ou peu long­temps ? Et effec­ti­ve­ment, le système mis en place à l’orée des « Trente Glorieuses » fonc­tion­nait sur un par­fait cynisme : en dehors de la fonc­tion publi­que et de ses régimes spéciaux, la retraite à 65 ans s’appli­quait à des ouvriers (40 à 50% de la popu­la­tion active à l’époque) dont la durée de vie moyenne s’arrêtait aux alen­tours de 60 ans ! Pour beau­coup, « la mort au tra­vail » était le seul mérite ouvrant para­doxa­le­ment au droit à la retraite. La retraite devait se mériter par toute la peine du monde1. Mais aujourd’hui, dans le cadre de notre société vieillis­sante et hédoniste, la retraite apparaît comme la chance d’une nou­velle vie et non plus comme une récom­pense pour ser­vice rendu. La retraite désigne alors l’espoir d’une vie au-delà du tra­vail et défendre la retraite revient à affir­mer que le sens de notre exis­tence ne se réduit pas à ce tra­vail : nous vou­lons jus­te­ment la retraite pour ne pas crever au boulot2.

Or que nous dit le nou­veau projet de réforme des retrai­tes ? Qu’il faudra tra­vailler plus long­temps ou alors accep­ter une dimi­nu­tion des pen­sions ou même, dans une ver­sion plus radi­cale, tra­vailler davan­tage pour une retraite moin­dre. Dans tous les cas, il s’agit de pren­dre acte premièrement, que la crois­sance n’engen­dre plus forcément le progrès social et deuxièmement que la pour­suite coûte que coûte de cette même crois­sance met en crise ce qui était considéré aupa­ra­vant comme une société du tra­vail, certes inégali­taire mais dans laquelle tout un chacun trou­vait sa place. C’est en effet le même medef qui a poussé à la radi­ca­li­sa­tion de la réforme des retrai­tes, mais a parallèlement mul­ti­plié les plans sociaux et les systèmes de pré-retraite dans le sec­teur privé.

Si aujourd’hui, le rap­port de force est si défavo­ra­ble aux tra­vailleurs salariés, ce n’est pas parce qu’une offen­sive de méchants néo-libéraux aurait été lancée contre eux, mais parce qu’ils ne sont plus au centre du procès de valo­ri­sa­tion.

Cette valo­ri­sa­tion dépend de plus en plus de l’accu­mu­la­tion de capi­tal fixe (machi­nes3) et de la cir­cu­la­tion de flux com­mer­ciaux, finan­ciers, infor­ma­tion­nels. Elle se réalise tou­jours plus en dehors de la stricte sphère pro­duc­tive de riches­ses (les pro­duits) ren­dant par-là ines­sen­tielle la force de tra­vail vouée stric­te­ment à la pro­duc­tion, au moins dans les pays-cen­tres de la glo­ba­li­sa­tion mon­diale.

Dans ce pro­ces­sus, si les métiers sont détruits, les « jobs » se mul­ti­plient quand même par exten­sion d’une sphère mar­chande peu pro­duc­tive riche en emplois. C’est un pro­ces­sus qui peut paraître périphérique mais qui par­ti­cipe plei­ne­ment à une trans­for­ma­tion des acti­vités dans le sens d’une société capi­ta­lisée. En trans­for­mant toute acti­vité en tra­vail pour le capi­tal elle ali­mente l’idéologie de la rareté et donc celle du tou­jours plus de tra­vail en créant tou­jours de nou­veaux besoins et en les trans­for­mant en pro­duits, en emplois. Bien malin qui peut alors déter­mi­ner quel tra­vail est vrai­ment encore néces­saire et il devient donc très facile de créer et détruire des emplois qui n’ont d’autres fina­lités que de per­met­tre la repro­duc­tion des rap­ports sociaux par le trai­te­ment social du chômage et de « l’insécurité4 ». Il est impos­si­ble de sortir de ce genre de dilemme et donc d’une défense de prin­cipe de catégories arti­fi­ciel­le­ment créées sans poser glo­ba­le­ment la ques­tion du tra­vail et donc du sens des acti­vités humai­nes.

Alors à quoi rime ce théâtre de marion­net­tes où s’affi­chent gou­ver­ne­ment, syn­di­cats et parti socia­liste polémiquant pour savoir quel est le bon âge de départ à la retraite et le nombre d’annuités néces­sai­res pour tou­cher une pen­sion complète ?

Il s’agit d’affir­mer notre exis­tence plutôt que leur retraite en échange de toute une vie au tra­vail et pour le capi­tal. Et de l’affir­mer main­te­nant, à un moment où la crise du tra­vail induit une altération du modèle clas­si­que du sala­riat tel qu’on l’a connu dans les deux pre­miers tiers du xxe siècle ; un sala­riat qui uni­ver­sa­li­sait pro­gres­si­ve­ment une cer­taine condi­tion sociale et uni­fiait, malgré les différences, la plus grande partie des tra­vailleurs. En effet, aujourd’hui, il n’est plus que la struc­ture externe d’un rap­port social qui a ten­dance à perdre sa sub­stance (le tra­vail). Les « plans sociaux » succèdent aux « plans sociaux », oblitérant ainsi les pos­si­bi­lités de luttes autres que celles qui cher­chent à mon­nayer hono­ra­ble­ment une sortie du tra­vail.

Pour des indi­vi­dus dépossédés de l’espoir d’un tra­vail et donc d’une retraite, la grève n’apparaît plus comme un droit mais comme un « gros mot » ou comme une forme d’action décalée, inap­pro­priée.

Tout cela expli­que les dif­fi­cultés ren­contrées sur le ter­rain des luttes quo­ti­dien­nes et l’échec de la mise en avant de reven­di­ca­tions et de moyens tra­di­tion­nels quand règne l’indi­vi­dua­li­sa­tion des condi­tions et la mise en concur­rence des salariés.

Au cours de la mobi­li­sa­tion pour la défense de la Sécurité Sociale en 1995, le sens du « tous ensem­ble » n’était déjà plus celui d’une lutte de classe fondée sur l’affir­ma­tion du tra­vail, mais d’une lutte de salariés pour la défense d’un en-commun encore fondé sur le tra­vail. Cette mobi­li­sa­tion va per­du­rer ensuite dans la récur­rence de luttes pour la défense des Services publics. Même la lutte sur les retrai­tes de 2003 par­ti­ci­pait encore de cela avec le rôle essen­tiel qu’y ont joué les ensei­gnants dans la défense de l’école républi­caine. Mais la mobi­li­sa­tion de 2010 n’est pas com­pa­ra­ble puisqu’elle exprime une sorte de dédou­ble­ment5 entre d’un côté des salariés consen­tants ou résignés (j’aime mon tra­vail ou/et il faut bien tra­vailler) et de l’autre des chômeurs ou retraités poten­tiels mécontents (cri­ti­que de la domi­na­tion du capi­tal). C’est un peu comme si la cri­ti­que du tra­vail amorcée dans les gran­des luttes des années 60-70, mais décli­nante à partir de la restruc­tu­ra­tion des rap­ports sociaux dans les années 80-90 et la montée du chômage, s’était repliée sur la défense des retrai­tes.

La grève « tous ensem­ble » pour les retrai­tes mime alors l’unité de catégories de salariés sans plus de liens entre eux (garan­tis contre précaires, Français contre immigrés, salariés du privé contre ceux du public, vieux contre jeunes) que celui que pro­cu­rent arti­fi­ciel­le­ment les grands appels syn­di­caux. Cette absence de lien expli­que en partie l’indifférence dans laquelle se dérou­lent les luttes de ter­rain dans les peti­tes et moyen­nes entre­pri­ses et dans la fonc­tion publi­que.

Sur cette base, la reven­di­ca­tion d’une grève reconduc­ti­ble ne fait que radi­ca­li­ser une forme (celle de la grève conçue tra­di­tion­nel­le­ment comme un « temps fort » de l’action) mais avec le même contenu syn­di­cal qui considère comme un succès tout retrait d’un nou­veau projet sans exiger de retour à la situa­tion d’ori­gine (par exem­ple les 37,5 annuités pour tous).

Quant à la grève générale, elle ne peut qu’être une illu­sion ou un leurre puisqu’elle occulte la réalité de ces divi­sions au sein du sala­riat, puisqu’elle veut encore affir­mer une posi­ti­vité de ce que sont et font les salariés dans leur tra­vail.

Sans reje­ter a priori ces moyens, il s’agit de créer les condi­tions d’une lutte qui remette en ques­tion les rap­ports sociaux de domi­na­tion et plus concrètement les rap­ports tra­vail/revenu, capi­tal/tra­vail, tra­vail/acti­vité, social/poli­ti­que, l’arti­cu­la­tion local/natio­nal/mon­dial, les rap­ports à la nature extérieure comme intérieure. C’est uni­que­ment sur cette base que peu­vent être dépassées la divi­sion, la hiérar­chie, l’axio­ma­ti­que de l’intérêt fût-il « de classe ».

C’est sur cette base que faire grève ne sera plus seu­le­ment une bonne action ou la moin­dre des choses, que mani­fes­ter ce ne sera plus seu­le­ment défiler en traînant des pieds et ser­rant des mains mais sans rien blo­quer.

C’est sur cette base que lutter, cela voudra dire « faire mou­ve­ment ».

 

Temps cri­ti­ques, le 1er octo­bre 2010

 

Notes

 


1 – Même si la lutte séculaire pour l’abais­se­ment du temps de tra­vail pou­vait aussi conduire à l’abais­se­ment de l’âge de la retraite (pas­sage à 60 ans en 1981).

2 – Certes les tra­vaux les plus pénibles phy­si­que­ment avec leur lot de mala­dies pro­fes­sion­nel­les ont décliné mais de nou­vel­les formes de pénibi­lité sont appa­rues, plus psy­cho­lo­gi­ques et stres­san­tes, sans parler du dévelop­pe­ment des formes de harcèlement moral contre les salariés.

3 – C’est d’ailleurs pour cette raison que des voix s’élèvent par­fois pour faire coti­ser les machi­nes quand elles rem­pla­cent le tra­vail vivant.

4 – Moins de poli­ciers, plus d’agents de sécurité ; moins d’ensei­gnants, plus de psy­cho­lo­gues, de curés et d’imams ; moins d’asso­cia­tions plus d’agents d’inser­tion : tout est pos­si­ble et tout est réver­si­ble !

5 – Ce dou­ble­ment est perçu par chaque salarié comme à la fois extérieur (l’autre côté c’est l’autre salarié) et comme intérieur (soit dans le par­cours de chaque indi­vidu qui peut connaître les deux situa­tions soit au sein des par­cours fami­liaux).

 

http://mondialisme.org/spip.php?article1552


Responses

  1. http://www.slate.fr/story/29027/reforme-retraites-points-2013-cfdt

    Une analyse pertinente et documentée sur la réforme des retraites dont l’objet est de donner « un os à ronger » aux marchés…


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